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« Une opinion qui se dissimule sous les traits de la connaissance » : les investisseurs doivent se méfier des réactions émotionnelles suscitées par Trump

Les actualités du week-end dernier montrent une nouvelle fois que les décisions politiques, et Donald Trump en particulier, déclenchent de nos jours de vives réactions épidermiques. Ainsi, les investisseurs ont actuellement le sentiment que les performances et l’évolution des cours pour l’année qui débute seront déterminées par les décisions du Président Trump. Mais cette conviction est de façon quasi-certaine erronée.

De nombreux efforts sont dépensés pour analyser les nominations du cabinet Trump et les communiqués de la Maison Blanche portant sur de nouvelles initiatives politiques. Les observateurs scrutent les premiers choix de décrets et tentent d’interpréter les tweets présidentiels provoquants afin de développer une sorte de « vision » sur la véritable nature de l’administration Trump.

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D’un point de vue politique ou social, il s’agit de quelque chose de fascinant à étudier et sur lequel débattre. Les nombreux aspects qui se sont révélés ces derniers mois peuvent aider à comprendre ce que signifie être citoyen américain dans la société d’aujourd’hui. En revanche, du simple point de vue de l’investissement, il n’est pas clair qu’une analyse encore plus approfondie de Donald Trump apporte grand-chose, à part une opinion forgée de façon hâtive et qui se dissimule dangereusement sous les traits de la connaissance.

Aussi loin que Donald Trump aille, nous devrions l’aborder de la même manière que d’autres responsables politiques mondiaux, c’est-à-dire en évaluant le sens et la portée des véritables décisions politiques au fur et à mesure qu’elles se présentent, sans trop se laisser submerger par le bruit qui les entoure.

Cela ne veut pas dire que les élections n’ont pas eu importance. Le choix des électeurs en faveur d’une alternance clairement marquée à droite (tous les leviers gouvernementaux étant désormais entre les mains des Républicains) est quelque chose de beaucoup plus pertinent pour les marchés financiers comparé au fait que Donald Trump soit Président. Le contexte structurel général permettant aux entreprises américaines de faire croître leurs bénéfices a plus de chances d’être favorisé par une administration républicaine partisane de la dérégulation, que par un gouvernement démocrate plus restrictif.

Et quand il s’agit de parvenir à une « vision » dans ce domaine, nous devons faire de notre mieux pour reconnaître la véritable complexité et le caractère intrinsèquement imprévisible des économies américaine et mondiale (ainsi que de leurs interactions avec les performances futures). Tous les efforts visant à simplifier à outrance cette complexité et à la restituer sous la forme de petites phrases ou de tweets intelligibles sont ainsi pure perte de temps. Il s’agit juste d’un passe-temps, divertissant ou déprimant selon votre point de vue.

Les dangers des statistiques : le Produit Intérieur Brut

Ce cadre, ou ce système de pensée, se manifeste partout ailleurs, notamment dans notre obsession des statistiques économiques. Certes, les statistiques et les faits bruts fournissent beaucoup de matière pour raconter des histoires ou susciter la colère (comme cela s’est récemment vu avec le nouveau Président). Mais le désir d’en savoir davantage sur l’avenir nous incite à chercher toujours plus d’informations ou, mieux encore, de disposer du pronostic d’un expert.

On observe cette tendance alors même que nous « savons » qu’il est impossible de connaître l’avenir, à quelque niveau que ce soit. Nous savons aussi que même si nous connaissions certains faits futurs, notre capacité à anticiper leurs impacts sur l’évolution des cours des actifs serait très faible, voire inexistante dans la grande majorité des cas.

Une rapide analyse des chiffres de PIB fournit à ce titre un exemple intéressant. Vendredi dernier, le communiqué faisant état d’une progression du PIB américain à un rythme annuel de 1,9 % au T4 2016 a été jugé « décevant » du fait d’un écart négatif total de 0,3 point de pourcentage (!) par rapport aux prévisions du consensus. Les commentateurs se sont précipités pour expliquer ce phénomène et établir un lien avec les mouvements de marché.

Cette intense focalisation sur des chiffres isolés est difficile à comprendre, surtout quand on considère la propension de ces séries (et de beaucoup d’autres) à être révisées, ce qui signifie que nous ne pouvons même pas être certains que le signal envoyé est correct. Depuis l’an 2000, entre la publication initiale et le chiffre définitif, les taux de croissance du PIB américain ont été révisés en moyenne de 1,1 point de pourcentage. En particulier, l’apparition et la gravité de la récession de 2008 n’avaient pas été captées par les publications initiales. Le graphique ci-dessous illustre depuis le début du siècle l’effet de cette différence, au cours du temps (courbes du graphique) d’une part, et pour chaque trimestre (histogrammes) d’autre part.

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Et même si vous connaissiez le chiffre définitif, il est de toute façon difficile de savoir si cela aurait été une information exploitable. Les méthodes de collecte des données n’ont pas réussi à suivre le rythme des changements incessants de l’économie. Cela a conduit à des mesures erronées du PIB, ce qui en a fait un indicateur biaisé des progrès économiques. Malgré tout cela, l’attention oscille toujours d’un chiffre à l’autre, les observateurs cherchant à les analyser et à les expliquer à l’aune de leurs propres récits.

Conclusions : caractériser le monde

Les êtres humains ont toujours laissé les simplifications extrêmes et les émotions guider leurs décisions. Nous prenons pour argent comptant les propos des décideurs et les analyses des experts. Puis, nous nous en servons à mauvais escient pour atteindre nos propres buts (habituellement pour justifier un avis déjà exprimé ou une décision déjà prise).

Les investisseurs ont toujours eu à lutter contre cela, mais comme Stuart l’a écrit l’année dernière, la façon dont une grande partie de l’information est construite aujourd’hui produit de plus en plus de réactions émotionnelles et biaisées. Ce phénomène semble particulièrement à l’œuvre dernièrement : les experts qui personnellement n’apprécient pas Trump sont-ils plus enclins à souligner les implications négatives de sa politique ? Êtes-vous plus disposés à les écouter dans ce cas-là ? Passez-vous plus de temps à réfléchir à la politique de Trump qu’à celles de Xi Jinping ou de Vladimir Poutine uniquement parce que le Président américain domine votre flux d’actualités ?

Enfin, nous devrions prendre nos distances avec ces émotions inutiles. Abstraction faite de tout ce bruit, nous pensons que certains évènements clés intervenus au cours des derniers mois doivent rester les principaux sujets de notre attention.

 

  1. Le pari binaire qui consistait à miser sur le prix des obligations (en hausse) et sur les anticipations économiques (en baisse : qu’il s’agisse des bénéfices, du PIB, de l’inflation ou des taux) s’est retourné : la confiance accordée au caractère « modérateur de volatilité » des obligations s’est désormais effondrée. Il en est de même pour les adages de marché ultra-répandus du type « stagnation séculaire » ou « plus bas pendant une période prolongée », adages qui étaient utilisés pour décrire des convictions sur l’avenir.
  2. L’activité économique telle qu’elle est rapportée (notamment s’agissant de la croissance bénéficiaire des entreprises) dans différentes régions du monde a soit redémarré, soit poursuivi son expansion. Mais dans l’ensemble, cette activité se développe de façon régulière depuis un certain temps, ce que les marchés acceptent de reconnaître de façon seulement épisodique.

 

Compte tenu de cet environnement, il est important que les investisseurs continuent de veiller à s’exposer à des segments qui présentent des valorisations attractives en tant que tels, c’est-à-dire ceux qui offrent une rémunération pour les risques induits par la politique de Trump, mais aussi pour d’autres risques. Nous devrions aussi ne pas accorder trop de confiance à la poursuite des corrélations historiques ni aux actifs jugés habituellement comme « refuges ». Et enfin, nous devrions exploiter toutes les opportunités offertes par la volatilité de marché, qu’elles soient liées ou non à la politique de Trump.

De manière générale, notre erreur n’est pas de chercher à comprendre et à analyser Donald Trump, les chiffres du PIB ou le comportement des marchés financiers. Elle réside plutôt dans notre tendance à surpondérer les conclusions que nous tirons de telles analyses, et dans la création d’un sentiment de « connaissance » voire de « certitude », alors même que nous en sommes pratiquement dépourvus.


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